Si la mort est taboue – Partie 1

Introduction

Le combat des générations précédentes a libéré la sexualité. Cela a eu des conséquences bien plus importantes, que celle de vivre sans interdit une partie de jambes en l’air. La condition féminine a évolué et la société a été  profondément transformée.

Aujourd’hui, les hommes et les femmes ont un combat vital à mener. Il n’est pas motivé par des pensées philosophiques ou religieuses, mais par l’urgence d’une situation dramatique. L’espèce est en danger. Agir sur les évènements, c’est modifié le cours de l’histoire qui se dessine. Il faut que la mort cesse d’être un tabou ;  la mettre au cœur de la vie à des conséquences insoupçonnées.

Dans ce qui suit, nous verrons pourquoi elle donne les moyens d’agir et la créativité pour faire les bons choix. Pourquoi en l’apprivoisant, on devient un résistant, un combattant heureux. Pourquoi, elle ouvre la porte du sens de la vie et de ses saveurs. Pourquoi enfin, elle est le terreau dans lequel pousse l’amour inconditionnel, qui libère de toutes les peurs.

 

LA MORT EST TABOUE

Dans notre société moderne, la mort est devenue taboue : moins on en parle, moins on y est confronté, mieux on se porte. Que l’on puisse mourir à la maison terrifie l’entourage. On ne sait plus comment accompagner l’agonie ni organiser les rituels de cette épreuve. Ce savoir a pratiquement disparu : on confie aux mains de professionnels le soin de laver et d’habiller le cadavre. De la même façon, la dimension religieuse du service funéraire est souvent une grande première pour les participants ; les enfants ne sont plus conviés au chevet du mort car ce spectacle est  considéré comme un traumatisme.

Le temps où l’on accompagnait l’agonie de ceux que l’on aimait sans terreur a disparu. Avec de la souffrance au fond du cœur, des larmes plein les mouchoirs, des nuits sans sommeil, des prières sans espoir. Je n’ai jamais, dans de tels instants, ressenti le danger : ce n’était pas effrayant, c’était la vie tout simplement. Nous étions réunis pour partager la garde du défunt et j’avais l’impression, que nous devenions très importants les uns pour les autres. Laver et habiller le corps était le rôle destiné aux très proches. La mort était un moment précieux, vécu en famille ; un rituel d’amour dont je suis heureuse de n’avoir jamais été écartée.

Aujourd’hui, dans les rues comme dans les campagnes, la mort a déserté les trottoirs. Les signes qui marquaient son passage ont disparu, ils seraient même considérés comme indécents. Je suis nostalgique du temps où, lorsqu’une famille était en deuil on le savait ; les maisons se drapaient de noir, volets fermés, une petite table installée dehors, un livre blanc était posé dessus, il nous invitait à inscrire, quelques mots maladroits pour manifester notre soutien.

Ces mises en scène enseignaient dès le plus jeune âge que la mort est une épreuve que nous traverserons tous. Les personnes en deuils osaient pleurer devant tout le monde. L’entourage les respectait et les saluait. La souffrance ne faisait pas fuir.

La première fois où j’ai été gênée devant des personnes en larmes, j’ai baissé la tête. La présence du malheur m’a dérangée. Alors ma grand-mère m’a confié : «  N’aie pas peur des larmes, elles nettoient l’âme, c’est bon de pleurer. » Puis elle a repris : « Ils sont dans la misère, il n’y a que le temps qui soigne, ne t’inquiètes pas, même le malheur passe. C’est la vie.»

Cet enseignement m’a été précieux pour accepter que le temps des larmes suive le rythme de chacun. Que La Faucheuse n’est qu’une saison de la vie, et qu’il n’y a pas d’âge pour mourir, mais l’assurance d’un temps de vie suffisant à chacun. Françoise Dolto disait : « On meurt quand on a fini son temps. »… et j’aime ajouter : jamais avant.

La mort est naturelle

Que s’est-il passé pour que la douleur et l’effondrement soient une honte ? Pour que la Mort devienne un échec ? Une erreur médicale ? Une malédiction ?

Les scientifiques nous disent que l’on gagne 1 mois de vie tous les trimestres, la mort perd du terrain tous les ans. La durée de vie pour les hommes est de 78 ans et pour les femmes de 84 ans*. Dés lors, cette échéance est perçue comme un droit, mourir avant une injustice.

Nous sommes focalisés sur la durée de vie et on y met beaucoup d’argent. Par contre, il y a peu de moyens pour adoucir et accompagner la dernière étape. Le futur des grands hivers qui nous attendent sera long mais est-ce qu’il sera bon ? Et quel choix aurons-nous ?

Un petit enfant est souvent menacé d’aller en pension, s’il n’est pas gentil. Parfois, ma grand-mère en riant, me disait : « Tu ne me mettras pas en maison de retraite ? ». C’était son angoisse. Puis elle ajoutait : « chez nous, tout le monde meurt à la maison. » C’était sa fierté.

C’était une période difficile d’avoir sa mère, ou son père de retour dans son environnement, mais c’était aussi une manière de rendre ce qu’on avait reçu. Pour la génération de ma grand-mère, mettre ses parents à l’hospice signifiait qu’ils n’avaient pas été de bons parents. C’était déshonorant. Les pauvres avaient le droit d’y mourir, c’était considéré comme le signe d’un pays civilisé et riche, on ne mourait plus dans la rue.

Essayez d’imaginer où vous allez mourir ? Pourrez-vous rester chez vous ? Vos enfants, ont-ils de la place chez eux ? Avez-vous les moyens d’une maison de retraite ? Et le plus important, vous sentez-vous à l’aise en communauté ?

Pour la première année de notre histoire, le monde urbain s’étend sur plus de la moitié de la planète. Une des conséquences pour les familles, c’est la diminution de l’espace vital. Il ne sera plus question de choisir, si on veut garder ses parents chez soi. Une telle urbanisation est aussi un signe de pauvreté et le coût des maisons de retraite ne cesse de grimper.

Aussi terrible que cela puisse paraitre, ce ne sont pas les contraintes matérielles les plus angoissantes. Comme le dit Boris Cyrulnik : « On n’a jamais eu autant de moyens de communication, on a seulement perdu la relation. » En effet, le combat de chacun est de défendre son indépendance, de revendiquer le droit d’en profiter et tout cela dans l’isolement des écrans de communication. On peut imaginer que vivre la dernière partie de son existence en communauté sera difficile. Nous serons des handicapés sociaux, car la peur de l’autre n’aura jamais été aussi grande. L’apprentissage du lien social ne se fait pas à 80 ans !

L’isolement de la fin de vie est favorisé par le déni de sa réalité, et l’impossibilité d’en imaginer la fin. Il s’exprime par une perte des mots définissant ce qui est devenu un tabou, et l’introduction d’une nouvelle terminologie. Elle permet de mettre un voile émotionnel, quand le regard rencontre l’interdit.

Remettre la mort au coeur de la vie

Nous avons perdu le mot « agonie » qui définissait la fin de vie. On dit « pronostic vital engagé », ressentez la différence d’émotion. « La misère » n’existe plus, elle est aussi voilée. Les gens qui ont perdu leur travail ne sont pas jetés dans la rue. Ils sont des « sans domicile fixe ». Cela permet de passer devant eux sans aucune angoisse. Ils ont un domicile où on ne sait pas ou, ils ne sont pas fixés.

Demain, s’éteindre sous un toit sera difficile, car le prix des maisons de retraite est prohibitif, les hôpitaux ferment pour cause de rentabilité, le coût du travail à domicile semble trop élevé pour notre société. Mourir dans la rue risque d’être de plus en plus fréquent. Mais nous serons conditionnés, comme pour les SDF qui fleurissent un peu plus nombreux chaque année, nous ne les verrons pas émotionnellement. Les mères Teresa de notre époque vont avoir du travail pour « nettoyer les trottoirs. »

Comment en sommes-nous arrivés à réaliser le Monde du jeune Siddhârta  devenu Bouddha ? Nous gardons la mort, la vieillesse, la pauvreté, et la souffrance à l’extérieur de la cité. Nous vivons à l’abri de nos frontières dans un monde d’illusions, le monde du « trop fort » du « to much »   « génial », du « MDR », du  « c’est cool » où il n’y a de place que pour l’abondance, la surenchère et des naissances perpétuelles. Nous avons créé « Le monde virtuel » et l’homme a perdu sa place. L’extraordinaire technologie a mis au centre de notre société le monde du jeu. Dans ce contexte, la mort est mise à distance, elle donne à l’éphémère un goût de frustration.

Il est donc inutile de s’attacher aux connaissances, aux personnes, aux objets, ou aux expériences… Elles sont aussitôt obsolètes, dépassées, périmées. La dynamique du lien durable est détruite. La relation n’est plus unique, exclusive, l’autre est devenu seulement un ami de plus sur une liste « facebook », qu’on peut « liker » et « déliker » à loisir.

Chacun vit une grande partie de son existence derrière des écrans, de TV, d’ordinateur, d’Ipad, d’Iphone, de blackBerry. Il est de plus en plus difficile d’exister dans le réel et de résister à la frénésie d’une consommation compulsive.

Comment sortir de cette addiction, tant la peur d’être exclu domine les pensées ? Dans cette course, l’homme a pour tout bagage l’angoisse qui le tenaille et qui lui cri « ne t’arrêtes pas  ».

Fin de la première partie de « Si la mort est taboue ». N’hésitez pas à partager l’article ou à nous donner votre ressenti, vos expériences avec la mort qui semble si loin de nous.
* Chiffres datant de 2014

2 réflexions sur « Si la mort est taboue – Partie 1 »

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